Dérives urbaines



CHAPITRE 5.
COMMENT DONNER DU STYLE À SA MARCHE EN VILLE ?



LES ARTISTES "TOPOCRITIQUES"

La cartographie est une technique très sophistiquée : elle consiste à représenter les données du monde sans en reproduire l’apparence. Beaucoup d’artistes poursuivent un objectif semblable, au point qu’on a donné un nom générique aux œuvres se réclamant de cette inspiration : l’art topocritique. Alors que les cartographes nous imposent une vision de la réalité à laquelle nous sommes contraints d’adhérer, au risque de se perdre, les plans des artistes disent seulement : « c’est ainsi que je vois le monde ». Et ils suggèrent aux spectateurs de construire leur propre vision.

Richard Long, figure de proue du land art, a expliqué pourquoi les cartes peuvent aisément participer à l’élaboration d’une œuvre d’art. C’est parce qu’elles montrent à la fois « l’histoire, la géographie et la typonomie des lieux » et qu’elles sont des « combinaisons artistiques de l’image et du langage ».

Pour Guy Debord, la cartographie servira bien entendu à mettre en scène les jeux de la psychogéographie. Dans The Naked City, publié en 1957, il découpe les lieux ou quartiers de Paris dans un plan de la ville, et les agence en fonction de leurs « ambiances » reliant ceux qui s’accordent par d’épaisses flèches rouges. Le schéma de la ville ainsi recomposé illustre la façon dont les fameuses dérives dramatisent l’espace de la ville, introduisent une discontinuité dans son décor et permettent à chacun de le réorganiser comme « une carte du Tendre mentale » qui lui soit propre, car le sens qu’ont les lieux pour les individus est personnel et intransmissible. Le plan des villes des situationnistes sera comme un « discours sur les passions de l’amour ». On pense à Jean Baudrillard expliquant que la carte précède le territoire, et non l’inverse. « Quelques rencontres, seules, furent comme des signaux venus d’une vie plus intense, qui n’a pas été vraiment trouvée. »

A travers ses installations, Franz Ackermann s’efforce également de recréer l’ambiance d’une ville. Il mêle dans ses œuvres : de grandes peintures murales qui se réfèrent à la technologie du GPS ; des petites aquarelles qui sont comme des « cartes mentales » où se racontent les déambulations de l’artiste-touriste, ses rencontres et son emploi du temps ; et enfin des objets glanés au gré de ses promenades. Le spectateur, confronté à cette œuvre multi-dimensionnelle, est incité à remettre en cause sa perception de la ville, à interpréter les supports qui lui sont proposés, à les comparer éventuellement à sa propre expérience des lieux.

Dans le registre de la complexité, Stefano Boeri va plus loin encore avec ses « atlas électriques » : il compose des documents où figurent des plans, des articles de journaux, des descriptions, des images… Son ambition : « représenter le flux du temps dans le territoire concerné ». Bien sûr, il fournit les indices mais laisse à chaque spectateur le soin de construire sa propre représentation.

Simon Patterson a illustré très efficacement la puissance du symbole en recourant au plan de métro de la ville de Londres. A l’inverse de celui de Paris, ce plan n’a pas été conçu dans un souci de précision géographique, mais de manière abstraite, à la façon d’un circuit électrique mettant en valeur les stations et les intersections entre les lignes. L’artiste s’est contenté de renommer les lignes et les stations et par là même, bien que le plan reste inchangé, il a suggéré de nouvelles associations d’idées, de nouvelles connexions, il a fait d’un objet purement pratique une source d’imagination et de poésie.

Mais le recours à la cartographie est également utilisé par les artistes pour des propos politiques ou sociaux. Thomas Hirschhorn, par exemple, propose avec Plan-moi une sorte de plan B de la guerre ; mais celui-la ne constitue pas une réelle alternative, il donne juste « l’image de la confusion, du chaos, de la stupidité », qui accompagnent nécessairement toute guerre ; il s’adresse au citoyen spectateur et dénonce. Même initiative, sur le plan social, pour un groupe d’artistes de Rouen qui se nomme Echelle Inconnue : ils établissent avec quelques sans-abri une carte de la ville à partir de leurs lieux de vie, de leurs errances, des endroits où ils font la manche, où ils cherchent leur nourriture… A côté de la ville officielle, avec ses plans et ses cadastres, ils dessinent une autre ville, celle que le comportement des habitants modèle.

L’art topocritique est-il mis en danger par l’évolution technologique ? Il ne faudrait surtout pas que l’évocation qu’en fait Nathalie Léger s’impose universellement et bride les inspirations : « L’usage des cartes, des légendes, le maniement des échelles, le sens de l’orientation et la représentation de soi dans le paysage, tout cela tient désormais à un seul trait fluide de couleur rose ou verte qui se dévide placidement dans le silence des erreurs inaperçues.» Extrait de Supplément à la vie de Barbara Loden (P.O.L, 2012).

 




LE RÉCIT DE LA MARCHE

De nombreux romans intègrent la marche dans leur récit. La plupart du temps, la ville est un décor, et la marche un outil qui traduit une ambiance ou laisse deviner un caractère. Mais il en est un, très particulier, où la déambulation dans les rues d’une ville finit par apparaître comme l’élément central de l’intrigue. Il s’agit de L’Anniversaire, de l’argentin Juan José Saer (Flammarion, 1988).

Le lieu est cité, la marche débute dans la rue San Martin de la ville Rosario. On est le 23 octobre 1961, même si le narrateur écarte cette précision d’un négligent : « Qu’est-ce que ça peut faire ? » Il y a d’abord un seul marcheur, puis ils seront deux, trois même pendant un moment. On connaîtra, par bribes, un peu de leurs histoires, mais elles n’importent pas vraiment. D’ailleurs les trois chapitres du livre s’intitulent : « 1. Les Premiers Sept Cents Mètres », « 2. Les Sept Cents Mètres suivants », « 3. Les Derniers Sept Cents Mètres, comme si la distance marchée constituait la clé du roman ».

L’état d’esprit du premier marcheur est celui de tout flâneur : « Leto ne se sent ni bien ni mal ; il marche, insouciant, dans le matin, au centre d’un horizon matériel qui lui envoie, en ondes constantes, des bruits, des textures, des brillances, des odeurs. Il est plongé dans cet horizon et il en est, en même temps, le centre ; si, soudain, il allait ailleurs, ce centre changerait de place. » Quand il est rejoint par un ami, leur marche doit prendre davantage en compte la topographie : « A cause de ce qu’au temps de Thémistocle, paraît-il, on fit venir, de Milet prétend-on, un certain Hippodamos afin, comme on dit, d’urbaniser le Pirée, voilà Leto et le Mathématicien tributaires de la forme en damier de nos villes et qui sont en train d’arriver au croisement suivant où la césure transversale de la rue interrompt la ligne grise du trottoir. Ils passent de l’ombre au soleil, du trottoir à la rue, de la rue au trottoir et du soleil à l’ombre sans changer le rythme de leurs pas et sans être obligés de s’arrêter une seule fois car, par un de ces hasards agréables, aucune voiture ne passe à ce moment dans la rue. » L’auteur par ailleurs ne répugne pas à décrire les différentes boutiques qui jalonnent le parcours, en leur conférant des qualités qui dépassent largement leur fonction commerciale : « De la partie supérieure de la façade, entre le rez-de-chaussée et le premier étage, se détachent vers la rue les enseignes lumineuses de formes diverses, verticales ou horizontales, qui, bien qu’éteintes, forment, pour ainsi dire, comme un dais qui décore la rue principale à une certaine hauteur aussi loin que porte le regard, ou comme une multitude d’étendards rigides, en formation rigoureuse, qui, s’ils étaient ceux d’une armée, impressionneraient l’ennemi par leur immobilité, leur nombre et leur variété. »

Leur allure peut varier, mais leur dessein de marcheur ne change pas et il est ambitieux. « Ils traversent le carrefour. Sans s’en rendre compte, ils ont accéléré un peu et, vus de dehors, on dirait que, pressés, ils sont en train d’aller à un endroit précis, où ils arriveront à temps tant le rythme et l’air qu’ils ont traduisent habileté, facilité et insouciance. Mais, justement, ils ne vont nulle part et, libres, pourrait-on dire, de projets et de destin, ils avancent dans une actualité intacte, palpable, qui se déplie en eux et qu’ils déplient à leur tour, organisation fine et mobile du rugueux qui délimite et contient à l’extérieur, pendant un laps de temps imprévisible, la dérive du tout, aveugle, qui décourage et déchire. »

Leur flânerie est si libre et si désinvolte qu’à un moment donné les voilà qui marchent à reculons. « Deux ou trois passants doivent s’écarter vivement pour éviter la collision, d’autres, sur les trottoirs, les regardent avec étonnement, avec indignation ou avec un sourire incrédule et condescendant […]. Mais ils les ignorent, moins par extravagance qu’à cause de la concentration excessive que cette marche exige d’eux ; et surtout parce que – qu’ils le pensent ou non avec des mots – la rue droite qu’ils déroulent est faite d’eux-mêmes, de leur vie, elle est inconcevable sans eux, sans leur vie et, à mesure qu’ils se déplacent, elle se constitue de ce déplacement, elle est le bord empirique de l’advenir, omniprésent et mobile, qu’ils emportent avec eux où qu’ils aillent, la forme qu’assume le monde quand il accède à la finitude, rue, matin ,couleur, matière et mouvement, tout cela […]. » Autrement dit, qu’importent les conversations que tiennent les personnages (en réalité trois interprétations différentes d’un fait sans importance), la vérité est ailleurs, elle est dans leur marche même, qui, elle, ne peut pas tromper et ne souffrira jamais d’aucune erreur.

Etrange roman, porté par une écriture brillante, manifeste et intelligent clin d’œil à la dérive de Guy Debord.