Un des artistes qui porte haut ces valeurs se nomme Tadashi KAWAMATA. Il utilise pour ses œuvres le matériau le plus banal qui soit, du bois brut ; il se voit artisan plutôt qu’artiste, il n’oublie pas ses racines japonaises profondément rurales. Il a lui aussi conçu des abris pour SDF, mais, loin de se référer à des adaptations technologiques complexes, il les a réalisés à partir d’amoncellements de bois et de débris de construction, suggérant ce qu’on a appelé une « esthétique des favellas ». En 2000, il a construit à Evreux une passerelle circulaire (en bois, bien entendu), reliant entre eux les rares bâtiments publics de la ville qui avaient échappé aux destructions de la guerre. L’installation est gigantesque, un sentier de 400 mètres de long déployé à 4 mètres de hauteur. Les spectateurs sont ainsi appelés à devenir piétons et à regarder leur ville autrement, non seulement parce qu’ils circulent en hauteur mais surtout parce que le périple fait référence à un passé qu’ils ont largement oublié (l’installation est intitulée « Memory in progress »). Plus significatif encore, l’œuvre est voulue par l’artiste comme une « sculpture sociale », car la seconde matière première après le bois, c’est le lien social : la construction a associé des étudiants et des ouvriers dans une même énergie ; l’abondance des visiteurs et les manifestations nocturnes organisées autour de l’installation ont ranimé un centre-ville habituellement très calme ; quand le démontage a eu lieu, les habitants ont été appelés à récupérer les planches pour construire leurs abris de jardins … Tout ceci témoigne que l’action elle-même est plus importante que l’œuvre : la conservation est sans intérêt, seul compte le « faire ensemble », l’art est le prétexte et l’outil d’une esthétique relationnelle originale.

Dérives

      urbaines

> AVEC LES PIEDS

- Chapitre 7