Considérez également ces photographes obsessionnels qui ont fait de la rue de leur ville, inlassablement parcourue, un terrain de recherche, et dont la production n’a jamais épuisé la quête. Ils sont nombreux à répondre à cette définition, l’exemple de Miroslav TICHY me touche particulièrement. Il est né en Moravie en 1926, a étudié à l’Académie des Arts de Prague et il est devenu, dans les années 1950, un artiste d’avant-garde reconnu et admiré. Ce n’était pas un statut sans risque dans la Tchécoslovaquie de cette époque, et les autorités l’ont poursuivi sans relâche. Les séjours en prison alternaient avec les hospitalisations psychiatriques, sans entamer sa résistance. Par son allure négligée, son mode de vie nonchalant, il incarnait l’opposé de l’homme socialiste idéal. En 1972 il est évacué de son atelier. Il devient soudain un « exilé de l’intérieur », selon sa propre définition, et un observateur des marges de la société. Il abandonne alors la peinture pour la photographie, qui lui permet de capturer le peu de réalité à laquelle il peut encore croire. Il crée lui-même ses appareils photos à partir de cartons et plastiques, prenant le contrepied de l’idéologie du progrès qui baigne cette époque. Les lentilles sont faites de verres à lunettes et de morceaux de plexiglas, polis avec de la pâte dentifrice mélangée à de la cendre de cigarettes. Les rues de son village constituent sa seule source d’inspiration et son unique lieu de création. Chaque jour il arpente la ville. Il a ses endroits préférés, une station de bus, la place à côté de l’église, le parc en face de l’école secondaire, près de la piscine où il n’a pas le droit d’entrer. Il va de l’un à l’autre, il prend une centaine de photographies par jour, presqu’exclusivement de femmes qu’il aborde comme un voyeur, en dégainant l’appareil caché sous son pull et en prenant les clichés de façon purement instinctive, sans regarder dans le viseur. Toutes ses photos sont floues, sur ou sous-exposées. Il les développe dans sa cuisine avec un agrandisseur artisanal, manie avec ses doigts le papier qui en conserve l’empreinte, utilise des négatifs déchirés ou tâchés ou couverts de poussière. Les visages ou les silhouettes émergent sur le papier comme par miracle, leur beauté ne vient pas d’elles mais de l’imperfection poétique qui les entoure. Elles semblent issues d’un rêve et, de fait, elles composent un monde érotisé et fantasmatique, qui se substitue sans mal à celui où l’artiste est contraint de vivre. Mais, au-delà de la beauté impressionniste de ces images, étonnamment issues d’un enchaînement d’outils hasardeux, ce qui séduit le plus sans doute réside dans cette démarche obnubilée par le procédé, et finalement sans intérêt profond pour le produit fini. « Tout est juste un hasard », dit-il. Il parcourt sans répit les rues autour de lui, et son travail lui permet de transformer la réalité, qui éclate sous ses yeux mais dont il ne se satisfait pas. Alors il recommence, la marche est sa consolation, son illusion, sa raison d’être. Grâce à elle, il capte la vie et la régurgite différente. Il est un arpenteur sans concession.

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