Toute autre est la démarche des artistes qui prélèvent dans la rue la matière première de leurs œuvres, mais pour la transformer et en modifier le sens. Le père fondateur de cette histoire est sans conteste Kurt SCHWITTERS. En 1919, alors que l’Allemagne est dans la crise profonde de l’après-guerre, il invente le mot « Merz » pour décrire l’acte de récupérer dans la rue toutes sortes de matériaux pour les assembler à des fins artistiques. SCHWITTERS est un flâneur infatigable ; tous les déchets qu’il glane dans les rues lui paraissent précieux et respectables. Il va progressivement les intégrer dans une gigantesque architecture, qu’il appelle le « Merzbau » et qu’il décrit ainsi : « Le Merzbau se nomme Cathédrale de la Misère Erotique, CME (…) Elle pousse à peu près selon le principe d’une métropole où, un immeuble devant être construit quelque part, les travaux publics sont censés veiller à ce que l’image de la ville ne soit pas complètement gâchée. Ainsi, trouvant un objet quelconque, je sais qu’il va avec la CME, je l’emporte, je le colle, je le peins, en respectant le rythme de l’ensemble, et un jour il s’avère qu’il faut prendre une autre direction qui passe entièrement ou en partie sur le cadavre de l’objet. C’est pourquoi il reste partout des objets qui se recoupent entièrement ou partiellement, comme un signe précis de leur dévaluation en tant qu’unité propre. La croissance des côtés fait naître des vallées, des creux, des grottes, qui auront à nouveau leur propre vie au sein de l’ensemble. En reliant entre elles les lignes directrices croisées par des surfaces, des formes en spirale naissent. Sur le tout est répandu un système de cubes de forme rigoureusement géométrique, en passant par des formes tordues ou décomposées jusqu’à la décomposition totale. » (3) Ainsi, la ville fournit non seulement les matériaux mais également les principes d’élaboration de cette architecture gigantesque et constamment modifiée, profondément originale. Le plus surprenant peut-être est que personne n’a jamais vu cette œuvre, on ne la connait que par des photographies. Commencée à Hanovre en 1923, elle fut abandonnée par l’artiste en 1937, quand il dut partir en Angleterre, et détruite par un bombardement en 1943. Il la recommença dans son exil jusqu’à sa mort dix ans plus tard.

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