Francis ALYS s’est beaucoup interrogé sur ce que le piéton artiste fait dans la ville et ses réponses sont contrastées. Dans une démarche qu’il a intitulée « Paradox of Praxis » et consacrée à l’espace public, il a  illustré deux principes opposés. Dans une première œuvre, réalisée en 1997, il énonce « Parfois, faire quelque chose ne mène à rien » : il s’agit d’une vidéo qui le montre poussant dans la rue un bloc de glace aux dimensions impressionnantes (100 x 70 x 50 centimètres) pendant 8 heures, jusqu’à ce qu’il ait complètement fondu. On a attribué à ce geste toutes sortes de valeurs symboliques : un hommage à l’agitation, souvent inutile, de tous ces petits travailleurs des rues qu’abrite la ville de Mexico ; ou bien une critique de l’écart entre l’effort et le résultat, qui caractérise les initiatives de tous, mais notamment des gouvernants ; ou encore une parodie de l’art minimaliste …  En tous cas, il est significatif que cette mise en cause spectaculaire du principe d’efficacité ait lieu dans les rues de la ville. En contrepoint, il a tourné en 2001 une autre vidéo, intitulée « Looking up » et sous-titrée « Parfois, ne rien faire mène à quelque chose » : immobile sur une place, il regarde fixement un endroit dans le ciel ; progressivement, des passants s’arrêtent à ses côtés pour tenter de voir ce que scrute son regard ; alors, il s’éloigne discrètement, laissant les passants figés dans ce qui était à l’origine sa propre attitude. Non seulement il atteste qu’une action sans effort peut se révéler efficace,  mais il rend sensible l’idée que l’espace est une création personnelle et que cette expérience est transmissible. La réalité ne nous est pas donnée comme un acquis, chacun de nous la façonne à sa mesure. « Zocalo », une vidéo réalisée en 1999, peut être également considérée comme une mise en valeur de l’espace public par l’usage privé : la place du Zocalo, gigantesque et sévère, utilisée pour tous les évènements populaires, est un emblème de la ville de Mexico ; au centre est installé un mât ; pendant une journée entière, la caméra d’ALYS a enregistré le déplacement de l’ombre de ce mât et celui de la file des piétons qui s’abritent du soleil dans cette ombre, composant un discret ballet comme s’ils étaient guidés par un rituel inconscient. La ville, nous dit l’artiste, recèle un potentiel poétique inépuisable, mais il nous appartient d’aller le débusquer dans les endroits les plus inattendus. A l’opposé de ce registre, « Sleepers », également réalisée en 1999, est une série de photos montrant des sans-abri dans la rue ; mais ce n’est pas un document de plus sur la misère, c’est plutôt une illustration de l’ingéniosité et des moyens créatifs avec lesquels ces gens se sont appropriés l’espace public, en ont fait un lieu d’usage domestique, au mépris des règles d’ordre et d’hygiène qui caractérisent habituellement la ville.

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