L’ART D’ÊTRE SPECTATEUR 


Ce pourrait être le slogan de l’art contemporain : « Prenez quasiment n’importe quoi. Pourvu que vous le regardiez d’assez près et avec suffisamment d’attention, ce n’importe quoi devient intéressant. » (David Foster Wallace, « Le roi pâle ») C’est en effet une caractéristique importante de l’art contemporain que de solliciter le spectateur pour le conduire à être partie prenante de l’expérience proposée. A l’occasion de l’exposition Extra Large, qui s’est tenue au Grimaldi Forum de Monaco pendant l’été 2012 (www.grimaldiforum.com ), le critique Harry Bellet a écrit dans Le Monde : « Là est peut-être la petite révolution introduite par Monet. Le tableau n’est plus une fenêtre fictive ouverte sur le monde, rôle que lui avait assigné la Renaissance, il veut être un monde lui-même, ce qui change le rapport du spectateur et que Matta exprime ainsi : « Le regardeur n’est plus un regardeur, mais plutôt un êtreur », puisqu’il prend conscience d’être, il va devenir le verbe être.»

Cette attitude, exigeante pour le spectateur, et dont Duchamp a sûrement été l’emblématique porte drapeau, occupe l’esprit de nombreux artistes. Quelques exemples récents ont été particulièrement remarquables. Ceux qui ont placé les spectateurs au cœur même de leurs oeuvres : Rikrit Tiravanija, qui a investi des lieux d’exposition en préparant un repas pour les visiteurs, ou  Tino Seghal , dont le scénario des performances s’adapte aux réactions des spectateurs . Ou bien ceux dont la création prend la forme d’un instrument mis à la disposition du public : c’est notamment ce qu’a illustré  Matali Crasset, qui a imaginé un outil d’exploration de la ville pour faciliter l’appropriation des quartiers par leurs habitants (montré à l’exposition « Sous les pavés, le design », au Lieu du Design à Paris) ; c’est aussi ce qui a inspiré l’artiste JR , connu pour ses immenses photos collées sur les murs, il a mis au point un dispositif intitulé « Inside-out », permettant à chacun de télécharger sa photo sur une plateforme et de recevoir un poster, qu’il pourra à son tour coller dans la ville (il explique dans la revue Kaizen de Mars 2012 : « En partant de moi, je me suis mis à parler des autres puis à donner aux gens un outil pour parler d’eux-mêmes »). Dans toutes ces approches, c’est au spectateur désormais qu’il appartient de guetter les opportunités que leur offrent les artistes pour se comporter en êtreurs. C’est un formidable renouvellement des rôles qui est ainsi en jeu, comme dans ces livres pour adolescents où les décisions prises par le lecteur-héros commandent l’évolution du récit.

C’est auprès d’un philosophe que je suggère de rechercher la méthode pour répondre au mieux à ce défi de l’art contemporain. Roger-Pol Droit a consacré plusieurs ouvrages (« 101 expériences de philosophie quotidienne », chez Odile Jacob en 2001, « Petites expériences de philosophie entre amis », chez Plon en 2012) à une démarche consistant à créer des petits décalages dans nos habitudes pour susciter l’étonnement, car, comme on l’a déjà évoqué, cette capacité à redécouvrir l’origine des choses est le début de la pensée. Pas d’ambitieuses initiatives, « Le monde habituel, mais juste à peine autre. Donc tout différent. » Il s’agit de trouver le chemin d’une attention continue, « replonger, derrière la banalité des travaux et des jours, dans cette source première de toute aventure philosophique », la déconcertante diversité du monde et de ses énigmes. Il suggère par exemple de confier à quelqu’un le soin de faire ses courses, de collectionner des riens, d’inventer des pays, de mixer des proverbes … J’aime particulièrement son idée de contempler un embouteillage à l’arrêt !

Artistes ou philosophes, ils nous tiennent le même discours : il y a tout dans notre quotidien pour élever notre esprit et permettre à chacun de créer sa propre esthétique. Je vais vous faire une confidence : ce que vous lisez sur ce site « dérives urbaines » n’est que la tentative d’en offrir une  illustration supplémentaire, pas toujours adroite, je le reconnais …

L’ART URBAIN


Quand il est apparu dans les années 1960 dans les grandes villes américaines, le street art représentait une façon de mobiliser l’imaginaire des citadins pour composer des messages qui pouvaient s’adresser à tous. Au fil des années, les intentions se sont diversifiées, les techniques se sont multipliées (pochoirs, tags, graffitis, collages, fresques, mosaïques …) et le statut des artistes a largement évolué. Existent-ils encore suffisamment de points communs entre les artistes des rues pour pouvoir parler d’un art urbain ?

Des artistes anonymes. C’était l’une des règles du jeu, et elle tend à perdurer, même le célèbre Bansky, sur lequel a été réalisé un long métrage, réussit à préserver son anonymat, on ne connaît de lui qu’une silhouette. Toutes les œuvres réalisées dans la rue sont cependant signées, c’est d’ailleurs une obsession de ceux qui se livrent à ce jeu, faire reconnaître leurs signatures, sous forme de pseudonymes, dans les endroits les plus incongrus, les plus difficiles d’accès, de la ville. Quelques uns de ces artistes ont acquis une réelle notoriété, et pourtant, dans un marché de l’art qui attribue à la célébrité une valeur considérable, ils sont encore très peu à solliciter une reconnaissance. Au point que Jean-Luc MOULENE a estimé qu’il pouvait photographier les graffitis du quartier de Bercy, considérant que ces œuvres de peu étaient des signes abandonnés dans la ville et que l’œuvre véritable était de les reconnaître ; ce n’est pas par hasard qu’il a intitulé sa série de photographies « Anonyme » .

Des œuvres éphémères. Elles le sont par nature, car, offertes à l’interprétation de tous, elles sont modifiées, effacées, retouchées. Peu disparaissent par le simple écoulement du temps, comme le suggérait Jean Echenoz dans « L’occupation des sols » ; soit les municipalités « nettoient » ce qui reste considéré comme une pratique vandale, soit des associations  organisent et renouvellent ce qu’elles font reconnaître comme une pratique artistique (par exemple MUR, Modulable Urbain Réactif, qui propose à des artistes urbains de créer une œuvre sur un mur à l’angle des rues Saint-Maur et Oberkampf à Paris www.lemur.asso.fr ).

Des artistes et des œuvres rebelles. Beaucoup des œuvres de la rue constituent encore des défis à l’autorité, soit par les messages qu’elles véhiculent, soit par les lieux où elles les expriment. Mais les choses changent vite sur ce plan : les villes sont désormais à la recherche de la collaboration de ces artistes, car elles découvrent que leur intervention dans un lieu est un avertisseur qu’une « avant-garde culturelle » s’intéresse au quartier et contribue à rendre celui-ci attractif. Même si demeure une forte incompréhension, il est désormais reconnu que l’art urbain est un outil de mise en valeur de l’espace public. Les financements affectés au street art restent rares, mais l’intérêt croissant que les galeries et les musées portent à cette forme d’expression est le signe d’une forte évolution. Les temps où Bansky pouvait écrire « le graffiti est une réaction proportionnée aux objectifs d’une société obsédée par la notoriété, qui cherche perpétuellement à vendre l’inaccessible » sont proches de leur fin.

Pour approfondir cette approche, des livres :

  1. -Trespass « Une histoire de l’art urbain illicite », Taschen

  2. -Antonin Giverne « Hors du temps. Le graffiti dans les lieux abandonnés », Pyramyd

des sites internet, comme www.streetartutopia.com ou www.graffiartmagazine.com

et des expositions suggérées dans la rubrique « actualités » de ce site.

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